Monday, June 18, 2007

Jour 8 : RAAM 2007

Lundi, 18h.

Chers amis, bien le bonjour !

Je me réveille d'une sieste (ou était-ce une nuit ?) de 3h qui remet les idées en place, parce qu'avec la nuit que nous venons de vivre, il fallait bien ça ! Bon reprenons depuis le début. Patrick est parti en direction de Jefferson City (superbe ville) hier après-midi vers 14h pour accomplir sa mission qui était relativement simple : boucler 250 miles en 24h, alors qu'il venait d'en faire 266 dans le même temps. Première formalité de la journée pour lui puisqu'en arrivant dans la ville du 2ème président des Etats-Unis (dans les années 1790), il tenait toujours sa 13ème place au classement. Un petit stop sous le monument du Capitol, et le voilà reparti sous une belle averse (même pas peur !) vers la « time station » 34 de Marthasville, surprenante par sa situation : un jardin particulier d'un couple américain détenteur d'un magasin de vélo qui, pour l'occasion, accueille avec une gentillesse extrême et raffinée, leurs éphémères visiteurs. D'ailleurs, parenthèse oblige, la tenancière du lieu, au-delà de préparer un excellent café (chose rare aux USA pour les amateurs d'expresso !), nous a même offert, le temps d'une sieste préparatrice de l'étape de nuit, le rocking-chair de son mari ! Vous savez ce siège à bascule dans lequel se détend toujours le gentil shérif quand le méchant arrive à cheval dans la ville… Enfin bon, on était comme des rois en attendant l'arrivée de notre poulain (il a une sœur Patrick qui s'appelle Amélie, si si, c'est vrai ! Mais non, je rigole !) quand celui-ci est apparu en forme et tonique vers 23h30 pour avaler deux ou trois kilos de riz, quatre ou cinq kilos de viande et deux litres de compote de pommes ! Il se sentait bien avec une pêche d'enfer et prêt à vite enchaîner pour la nuit. Ce qu'il a tenté de faire…. Et c'est là qu'a commencé la pire nuit de toute la RAAM, à la fois pour lui, à la fois pour nous ! L'équipe de nuit, Thierry au volant, moi-même au guidage et Fredo (on est tous des amis maintenant alors on peut s'appeler avec des diminutifs !) au ravitaillement, suivait Patrick dans les contreforts boisés et vallonnés de cette charmante ville, quand très vite, au bout de quelques miles, notre roi de la bicyclette s'est senti « de travers », « pas bien », « mal foutu » (choisissez votre expression préférée). Nous avons tenté de le persuader qu'il s'agissait d'un mal-être passager et qu'il fallait avancer, la nuit étant encore longue (son « contrat » que nous lui avions déterminé était d'arriver avant 14h à la « time station » 36). Malheureusement, les choses n'ont fait qu'empirer allant jusqu'à faire apparaître les premières hallucinations de la course pour Patrick. Il nous disait se sentir en « décalage avec la réalité », comme déconnecté de l'espace-temps, comme si sa « réalité vécue » était différente du moment présent. Compliqué à saisir, je vous l'accorde, mais pour autant suffisamment angoissant pour lui (et pour nous aussi !), à se demander d'ailleurs ce qu'il faisait là, et pensant qu'il était peut-être temps d'arrêter. En essayant de trouver les mots justes pour lui faire comprendre que ce qu'il vivait était la résultante de la fatigue accumulée et qu'il entrait dans la sphère très privée de ce que l'on appelle communément « les limites », nous avons réussi à le faire rouler jusqu'à 3h du matin, heure à laquelle il a dormi dans le van une demi-heure. La nuit étoilée et brodée d'une voie lactée limpide qui illuminait les champs de blé allait encore être teintée de surprise… La première étant que deux concurrents sont passés durant ce moment de repos… Mais, quoi qu'il en soit, Patrick est reparti, toujours dans une extrême difficulté à réagir, à mettre une pédale devant l'autre et à avancer, tout simplement. À ce moment de la course, il ne dépassait guère un 12 m.p.h. bien inquiétant… Et cet état de fait ne ferait que décroître encore et encore dans les prochaines heures, au point que nous dûmes raisonnablement le faire dormir une seconde fois, cette fois-ci pour 2 heures (5h35 – 7h34 pour être précis, mais le temps nous était compté !). Nous pensions alors que la « machine » (excuse-moi Patrick…) allait redémarrer. Mais il n'en fût rien du tout, et dans de surprenants efforts (lui pour pédaler et nous pour conduire !), il a continué doucement mais sûrement à avancer, avancer encore… jusqu'à ce que, à 20 miles de l'objectif, il a fait une dernière halte fatale… À peine descendu du vélo, il s'est avachi sur l'herbe dans un sommeil profond, sans plus aucune force… Un peu désemparés il est vrai, nous avons alors vu arriver juste derrière nous, après les avoir eus au téléphone, Rob et Christian dans l'autre van (et oui, Rob venait d'être récupéré à St Louis dans la nuit à 1h30 du matin ! Le « crew chief » était de retour ! Zorro quoi !) qui, après discussion et analyse de la situation, a pris la décision de poser un « I.V » dans l'avant-bras du bonhomme (Intra Venus pour la transcription anglaise que vous aurez bien sûr traduite par Intraveineuse – Procédure illégale en France). Vingt minutes plus tard, avec une volonté de fer et un litre de Chlorure de sodium dans les veines, Patrick est reparti pour en finir avec cet enfer du « day 8 ». Moins de 2 heures après, il était dans un lit de motel que nous avions réservé auparavant, pour un sommeil réparateur de 3 longues heures (oui je sais ça vous paraît court, mais à ce stade de la course, c'est énorme !). Eh bien chers amis, croyez-moi si vous voulez, mais à cette heure précise où je vous écris, Patrick vient de passer la « time station » 37 avec une aisance et une forme olympiques à faire rêver les meilleurs puisqu'il tient une moyenne de 17 m.p.h.! Magie du corps humain, puissance psychologique du cerveau programmé, enchantement de la performance sportive, c'est à tout cela que la RAAM nous invite dans son formidable tourbillon d'imprévus, d'incertitudes, d'inconstance, de contingences vécues à l'aune des heures qui passent… Mais une chose est sûre, Patrick va passer le dernier « Cut off », nous le sentons tous. Il est revigoré par l'excellente cuisine de Vivi (tiens un nouveau diminutif !), par les délicieux massages de Déb (tiens encore un !), par le suivi médical du meilleur urgentiste des USA alias Rob, par la meilleure infirmière immigrée spécialiste des problèmes de l' «Ass (traduction anglaise de « cul ») Nurse of United States » (A.N.US.)[1], par le meilleur technicien/stratège vélo du monde (alias Thierry, le rebelle de Florac), par l'ingéniosité du professeur tournesol « tonton Christian » et, enfin, par l'amour débordant de ses enfants et de sa femme[2]. Cette équipe est formidable de sympathie et d'efficacité derrière un amateurisme apparent qui n'entrave rien, bien au contraire, au projet d'emmener l'homme du moment au bout de son rêve… Voilà donc pour aujourd'hui, une journée presque classique de la RAAM….

À bientôt.

Jérôme

Ps : cette journée m'a permis de trouver le titre du livre que j'écrirai sur cette aventure, titre que je vous livre en exclusivité : « Race Across America. Patrick Autissier, un homme programmé pour rouler. Ethnographie d'une course d'ultra cyclisme ».

Ps 2 : je cherche un éditeur américain et/ou français…



[1] Nous ne pouvons publier ici les photos dudit « cul » qui pourraient choquer la sensibilité des plus jeunes !

[2] Nous ne pouvons pas non plus donner de détails ici…

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