vendredi 19 juin 2009, 23h23…
Bonsoir les amis,
Que de choses à vous raconter ce soir, que d'événements aussi. Il me faut donc revenir là où je vous avais laissés, hier après-midi, dans le col de Yarnell Grade. Maudit col qui a bien cassé les pattes de notre bostonien sous une chaleur toujours incroyable. Alors en 21ème position, il a vu revenir sur lui le dossard 324, petit homme frêle, mais dont le gabarit a dévoilé cependant un « rider » costaud en montée. Patrick n'a même pas pu lui « prendre la roue », toujours scotché au goudron dès que la route s'élevait un peu. Déjà peu rassurés que nous étions sur son état de forme, sa chevauchée n'a pas été fantastique pour rejoindre Prescott, TS 6, las et épuisé qu'il était en ce début de soirée (21h30). D'ailleurs, n'ayant toujours pas dormi, il a décidé de s'arrêter sur ces vertes montagnes de conifères dans un motel. Massé, soigné (les récurrents problèmes de fesses qu'il avait déjà eus en 2007 ont refait surface…), douché (ah ça c'était bon !), il ne lui restait plus qu'à s'endormir, ce qu'il n'a pourtant pas réussi à faire… Mais j'y reviendrai…
Pendant ce temps-là, l'équipe a dû s'organiser afin de récupérer Anne-Cécile et Sylvie qui arrivaient à 22h30 à Flagstaff, quelque 72 miles plus loin (traduisez 140 kilomètres !) La stratégie mise au point a donc été d'envoyer deux équipiers avec un van les rejoindre (en l'occurrence Aude et moi-même), de prendre un motel sur Flagstaff, de dormir et de leur laisser le van pour qu'elles repartent immédiatement en sens inverse à la rencontre de Patrick sensé repartir vers 1h du matin. Arrivées sur la course, elles ont permis un « switch » (changement) libérant deux autres équipiers (Greg et Maïté) qui, à leur tour, sont allés à Flagsatff au motel dormir aussi en attendant Patrick, dès lors suivi de Rob, Anne-cécile et Sylvie, toutes deux nouvellement arrivées. Un peu compliqué je vous l'accorde (!), mais efficace pour permettre à quatre équipiers de dormir 5 h chacun ! Le rêve (!) en ces débuts de course où nous étions seulement 5, ce qui n'a pas été de tout repos avec la première nuit blanche de la veille qui avait fait des dégâts…
L'opération réussie, la situation était donc la suivante à 3h du matin : Aude et Jérôme dormaient, Greg et Maïté en route pour dormir, Anne-cécile, Sylvie et Rob dans le van, et Patrick… pédalait ! Car notre homme n'a finalement pas réussi à dormir, même s'il est resté deux heures au motel. Il est donc reparti vers la suite de ses aventures, mais toujours avec beaucoup de difficultés, son corps ne voulant pas répondre à ses volontés… Finalement, c'est toujours aussi exténué qu'il est parvenu à son objectif du matin : la TS 8 de Flagstaff, petite ville d'Arizona, perchée à plus de 2000 mètres d'altitude. Le petit-déjeuner collectif du matin (Pat est arrivé vers 10h30) n'a pas été sans animation avec cette nouvelle équipe renforcée, ce qui, de l'avis des 5 premiers présents, était un véritable soutien, un soulagement. Soulagé, Pat l'était en entrant dans le van pour se reposer afin de tenter une énième fois de s'endormir. Mais, si le soulagement physique était réel, le soulagement moral n'était pas au rendez-vous, bien au contraire… L'extrême fatigue, l'épuisement physique, l'atteinte morale lui ont fait se dégager des émotions que seule Anne-Cécile a pu gérer, sans doute avec des mots qu'aucun d'entre nous n'aurait été capable de lui susurrer… Un homme abattu malgré sa volonté de se battre est un homme sans défense, mais qui, paradoxalement, reste debout. Massé à nouveau, soigné, il est reparti vers 12h30 en direction de Tuba City, ce qui allait être son ultime étape…
Avec pourtant un profil descendant, la route vers la première ville Navajo sur le chemin de la RAAM n'a jamais permis à Patrick de sortir de ce marasme physique qui, depuis le début de la course, le prive d'énergie malgré sa hargne d'aller de l'avant. Si les longues descentes qui laissent Flagstaff et son paysage montagneux se transformer en canyon aride et rougeâtre à l'approche du territoire indien ont autorisé notre cycliste à tourner les jambes, les quelques montées qui parsemaient la route lui ont irrémédiablement rappelé combien ce sport est cruel, combien la souffrance l'accompagne, combien elle s'insinue durablement, subrepticement, pour finir telle une balane accrochée sur le flan d'un rocher de bord de mer : inextirpable. Quand pour ajouter à la dramaturgie d'un exploit inachevé, vous ajoutez une crevaison en signe de malchance, les dés vous semblent parfois pipés à l'avance. Cette fois-ci, ils ont fait tourner la roue dans le mauvais sens, au bonheur du diable qui rie…
À 17h40, à la time station 9 de Tuba City, Patrick a lâché prise, jeté les armes et laissé s'exprimer sa tristesse : dire « stop » est dur, dire « stop » n'est jamais l'apanage d'un sportif de très haut niveau, dire « stop » peut être critiquable ou critiqué, mais dire « stop » peut parfois avoir des allures de fierté qui renvoient de profundis le malin qui s'immisce. Et ce n'est non sans peine, non sans pleure, non sans amertume envers soi-même que Patrick a dit « stop ». La culpabilité que l'on peut ressentir envers ceux qui étaient là pour vous épauler, ceux qui étaient là pour vous aider, ceux qui étaient là pour vous aimer, ceux qui étaient là pour vous financer, ceux qui étaient là pour vous regarder et encourager est terrible chez un homme rempli d'humilité. Mais, pourtant, cette culpabilité n'a pas lieu d'être devant ce que cette course caresse d'inhumanité et de souffrance, d'abnégation et de sacrifice. Au contraire, le champion est aussi et surtout celui qui regarde sa défaite en face, en silence, et sait lui avouer qu'elle a gagné. C'est cette force intérieure qu'a eue ce soir Patrick, pour admettre et se soumettre, qui fait de lui un être profondément humain. Oui, ce soir, la RAAM a encore vaincu un adversaire, mais elle a fait gagner ce qu'un homme de 46 ans est peut-être venu chercher : la sagesse. Patrick Autissier est un homme courageux et généreux, sans doute ce soir un peu plus sage, et si cette fois-ci il n'a pas gagné, il est en vie et peut se regarder en face : il vit ses rêves.
Accordez-lui quelques jours pour prendre du recul, je suis sûr qu'il vous parlera de cette édition de la RAAM 2009 qui l'a terrassé, comme je suis sûr qu'il vous fera partager ce calvaire qui n'aura duré finalement que 50 heures durant lesquelles il n'aura dormi réellement que… 20 minutes. Certains abandonnent bien avant, certains bien après, mais tous ont vécu une aventure qui finalement a pour seule limite… soi-même. Je suis très fier ce soir, tout comme l'ensemble de cette équipe, d'avoir pu donner un peu de mon temps à ce projet et je remercie encore de tout cœur Patrick de nous avoir confié les rennes de sa course à travers l'Amérique. Merci aussi à vous tous de l'avoir suivi, d'avoir cru en lui et de l'avoir toujours supporté. Je suis persuadé que, comme nous ici au beau milieu de l'Arizona, vous ne lui en voulez pas, bien au contraire… Mon encre s'assèche ici dans cette nuit durant laquelle, j'en suis convaincu, je danserai avec Morphée…
Bonne nuit à vous toutes et tous, à bientôt peut-être…
Ps : Une fois n'est pas coutume, je profite de ma plume pour embrasser ma fiancée…
Ps 2 : j'en profite aussi pour vous dire qu'un merveilleux film est sorti sur la RAAM, il s'appelle « Bicycle dreams » et si vous voulez le commander, vous pouvez envoyer un mail à Patrick qui vous donnera directement les coordonnées du réalisateur…
Ps 3 : jamais deux sans trois, le livre que j'ai commencé de rédiger en 2007 sur cette fabuleuse aventure est presque fini et a peut-être trouvé un éditeur (lepasdoiseau.com)… Allez faire un tour sur ce site, ils ont une collection dédiée au monde du vélo. Une sortie au printemps 2010 ? À suivre…
Bien à vous tous,
Jérôme.